Cohésion sociale et résilience communautaire dans l’Est du Tchad : comprendre les interdépendances entre communautés hôtes, réfugiés et retournés
Une étude pour éclairer les dynamiques de coexistence dans un contexte de crise régionale
Depuis le déclenchement du conflit au Soudan en avril 2023, les provinces orientales du Tchad font face à des transformations sociales, économiques et démographiques sans précédent. L’arrivée massive de réfugiés soudanais et le retour de nombreux ressortissants tchadiens ont profondément modifié les équilibres locaux dans des zones déjà confrontées à la pauvreté, aux effets du changement climatique et à une forte pression sur les ressources naturelles.
Face à ces mutations, une étude conduite dans les provinces du Ouaddaï, du Wadi-Fira et du Sila s’est attachée à analyser les relations entre communautés hôtes, réfugiés et retournés afin de mieux comprendre les facteurs qui favorisent la cohésion sociale, ceux qui alimentent les tensions, ainsi que les mécanismes locaux susceptibles de renforcer durablement la paix et la résilience communautaire.
Des interdépendances au cœur de la coexistence
L’étude met en évidence que les relations entre les différentes communautés reposent sur un ensemble complexe d’interdépendances sociales, culturelles et économiques qui constituent un socle important de stabilité.
Les solidarités historiques, les liens de parenté transfrontaliers, les pratiques religieuses communes ainsi que les mécanismes traditionnels d’entraide continuent de jouer un rôle déterminant dans la préservation du vivre-ensemble. Les marchés, les écoles, les lieux de culte et les cérémonies sociales apparaissent comme des espaces privilégiés de rencontre et d’interaction entre groupes.
Les résultats montrent que ces relations constituent un facteur majeur de résilience face aux crises. Toutefois, elles sont aujourd’hui soumises à de nouvelles pressions liées à l’évolution rapide du contexte régional.
Des ressources sous tension
Si l’afflux de populations déplacées a parfois renforcé certaines formes de solidarité, il a également accru la compétition autour des ressources naturelles et des services de base.
L’étude révèle que la pression sur les terres agricoles, les pâturages et les points d’eau constitue aujourd’hui la principale source de préoccupation pour les populations. La hausse des prix, la saturation des infrastructures sociales et sanitaires ainsi que les perceptions d’inégalités dans l’accès à l’aide humanitaire alimentent également les frustrations dans plusieurs localités.
Les espaces agro-pastoraux, les marchés et les points d’eau apparaissent ainsi comme des lieux où coexistent simultanément coopération économique et risques de conflit.
Des mécanismes locaux de paix toujours actifs
Malgré ces défis, les communautés continuent de mobiliser des mécanismes locaux de prévention et de résolution des conflits qui jouent un rôle essentiel dans la stabilité sociale.
Les autorités traditionnelles et religieuses, les comités de paix, les comités de sages, les associations de jeunes et de femmes ainsi que les accords locaux de gestion des ressources naturelles demeurent au cœur des dispositifs de régulation sociale.
Ces structures contribuent à la médiation des différends, à la prévention des violences et au maintien du dialogue entre groupes. Toutefois, leur efficacité est souvent limitée par le manque de moyens, de formation et de reconnaissance institutionnelle.
Une géographie différenciée des vulnérabilités
L’analyse territoriale met en évidence des niveaux de vulnérabilité variables selon les zones étudiées.
La sous-préfecture de Guéréda apparaît comme l’espace le plus sensible, notamment dans certaines localités confrontées à une forte pression sur les ressources et les infrastructures. Des tensions localisées sont également observées dans certaines zones de Goz Beïda, en particulier autour des marchés et des espaces pastoraux.
À Adré, les mécanismes communautaires de gestion des conflits contribuent à maintenir un niveau relativement élevé de stabilité, même si certaines localités connaissent également des pressions croissantes liées à la concentration des populations et à l’accès aux ressources hydriques.
Ces différences soulignent la nécessité d’adapter les interventions aux réalités spécifiques de chaque territoire.
Des enseignements pour les politiques publiques et les interventions de développement
L’un des principaux enseignements de l’étude est que la paix locale ne repose pas sur l’absence de tensions, mais sur la capacité des communautés à maintenir des espaces permanents de dialogue, de coopération et de négociation.
Dans cette perspective, plusieurs axes d’intervention apparaissent prioritaires :
- Le renforcement des mécanismes locaux de médiation et des comités de paix ;
- La promotion d’une gestion concertée des ressources naturelles ;
- Le développement d’activités économiques intercommunautaires ;
- L’amélioration de l’accès équitable aux services sociaux de base ;
- Le renforcement des infrastructures hydrauliques et pastorales ;
- L’inclusion accrue des femmes et des jeunes dans les dispositifs de prévention des conflits ;
- Le soutien aux conventions locales de gestion des ressources et des couloirs de transhumance.
L’étude souligne également l’importance d’intégrer les dimensions socioculturelles et anthropologiques dans les stratégies de stabilisation afin de mieux prendre en compte les réalités locales.
Vers le renforcement des « infrastructures sociales de la paix »
Au-delà des réponses humanitaires et sécuritaires, les résultats montrent que les marchés, les réseaux de solidarité, les mécanismes coutumiers de médiation, les espaces éducatifs et les organisations communautaires constituent de véritables « infrastructures sociales de la paix ».
Leur consolidation représente un levier stratégique pour prévenir les conflits, renforcer la cohésion sociale et soutenir la résilience des communautés confrontées aux multiples défis de la région.
Dans un contexte marqué par les déplacements de populations, les changements climatiques et la pression croissante sur les ressources naturelles, investir dans ces mécanismes locaux apparaît comme une condition essentielle pour construire une paix durable dans l’Est du Tchad.
Cet article peut servir de publication « Actualités de la recherche », tandis qu’un second article plus académique pourrait être rédigé sous forme de note de recherche mettant davantage en avant la méthodologie (640 ménages enquêtés, 30 entretiens individuels, 15 focus groups, analyse SIG, approche Do No Harm, triangulation des données) et les résultats statistiques clés.
